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MIchelucci
pdf à télécharger Io tiro in lungo la mia vita
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C'est un livre, “Dove se incontranno gli angeli” (Là où se rencontrent les anges) trouvé par hasard à Pistoia (où je ne vais pas par hasard), qui m'a fait rencontrer l'architecte Giovanni Michelucci.
Je suis très reconnaissant envers mes deux grand-pères, celui qui dessinait au tire-ligne des ponts sur les rivières landaises, et celui qui m'apprit le calcul mental, et à tenir scie et marteau.
Mais j'aimerai adopter Michelucci comme grand-père, tant ses écrits révèlent de bonté, et de simplicité.

"Comment faire une ville ?"

A travers les hésitations, les fuites, et les retours, la passion de l’architecture tient Michelucci. Et plus encore que celle de l’architecture, celle de la ville. Qui connaît Pistoia, sa ville de naissance, ne s’en étonnera pas. Et qui ne connaît pas Pistoia trouvera dans ses textes la plus délicate des introductions à une ville moins fréquentée que ses voisines Florence, Pise, ou Lucques. A une ville, et à un pays, la Toscane.

Simplicité, c’est le mot qui vient à l’esprit. « Heureux les simples d’esprit ». Cette simplicité, qui paraît parfois frôler la naïveté, est au contraire le résultat d’une âpre conquête, d’un dépouillement intellectuel et spirituel. Dans un milieu où l’on s’écoute volontiers parler, où l’on déploie des théories, pour se protéger sans doute d’une réalité brutale, Michelucci tranche heureusement.
Michelucci n’est pas un théoricien : merci !

Les blessures sur les mains des tailleurs de pierre, l’odeur de la pimprenelle, celle des différents bois, les enfants à la découverte de Sienne, tout cela est l’objet de la curiosité de Michelucci.

Mais le but ultime est bien : comment faire une ville pour tous , (y compris pour les prisonniers) ?

Transmettre, aux enfants, aux étudiants, aux ouvriers du chantier, à tous ceux qui lui survivront : l’autre passion de Michelucci, qui fait de ce livre un manuel de savoir-vivre, en même temps qu’un traité d’architecture à portée de tous, du néophyte qui en découvrira la complexité, au professionnel, qui y apprendra la nécessaire simplicité.

Le dernier écrit de Michelucci , alors quasi centenaire, s’achève par ces mots : « une vie intense ».
Quelques extraits, dans ma traduction, maladroite, autant qu'enthousiaste , illustrées par quelques vues de Pistoia : le marché, les ombres glissant sur San Giovanni,....
Pour en savoir plus: la fondation Michelucci

Je suis un olivier
Je suis attaché aux racines des arbres. Et même, vraiment, c’en est à ce point : je suis un olivier, un chêne, un châtaignier ; quand je suis au milieu de la nature, je suis dans une unité totale avec elle, je ne suis pas dans un état de contemplation, mais dans un état de participation, de communion parfaite… C’est ma naissance qui a déterminé ce mien caractère… pour moi le châtaignier est un ami, je peux rester une heure assis auprès d’un arbre en un très étroit entretien. Ainsi je vais souvent dans les bois et je sens que je n’y suis jamais seul ; je sais être une molécule ensemble avec tant d’autres molécules et l’arbre me sent, réagit, il n’y a pas de doute… c’est un dialogue avec l’univers…

Le bois
Je travaille comme un artisan, tout ce que j’ai fait, je l’ai fait artisanalement. Mon travail est surtout de dessiner, mais si j’avais la force de sculpter, je serai bien heureux de sculpter le bois ou d’autres matières. Travailler la matière, passer de la matière grise à la forme est une chose merveilleuse. Et puis sentir l’odeur du bois ! Quand je sens l’odeur du bois, je dirai que je commence à deviner la forme, quelle forme ce meuble peut avoir. La différence d’odeur entre le noyer et le sapin est énorme, merveilleux le parfum du pin….

La place de l’espace
Quand j’étais étudiant de l’école d’art, je trouvais difficile d’étudier et de dessiner les styles architecturaux. J’étais pris d’une répulsion immédiate. J’étais attiré inversement par les objets domestiques à usage agricole, parce que je parvenais , à partir de ces pauvres ustensiles indispensables à la peine de l’homme, à analyser toute la série de connexions spatiales qui unissent l’homme à la nature et la nature à la maison paysanne, à penser l’aire de battage comme espace d’interaction naturel et social, comme premier élément de la ville.
« Voilà de quoi tout est issu », me venait-il de penser « depuis la maison d’Ulysse qui construit son lit nuptial avec le tronc de l’olivier jusqu’à la ‘polis’ grecque »
Tout ce que les styles architectoniques me cachaient gisait d’une manière très claire dans ces choses très humbles, et pauvres.
Ainsi murit en moi le sens de l’espace architectural comme problème de relations non seulement entre les volumes, mais aussi entre époques et civilisations différentes, entre souvenirs du passé et présent immédiat.
L’espace est ce que chacun porte en lui ; l’un ne se rappelle plus du bois, mais d’un trait, il lui revient, au moment où il s’y attend le moins, comme un repère de connaissance alors qu’il visite une métropole où lui manque tout point de référence.
Nul besoin d’édifices pour définir les espaces, la présence d’un milieu social vivant suffit à le créer, et à le recréer. Dans les premières années du vingtième siècle les émigrants napolitains pour l’Amérique ou pour l’Australie, reconstruisaient en peu de temps le climat de la ruelle sur les ponts des navires qui les transportaient dans des pays lointains.
Aucune technique, aucun groupe d’expert n’est capable aujourd’hui de redonner aux quartiers de la périphérie urbaine ce minimum de vitalité que les émigrants réussissaient à reconstruire dans les conditions les plus difficiles.

Le vendeur de lames de rasoir devant le baptistère.
Un jour je me trouvais au marché à Pistoia, et il y avait deux vendeurs de lames de rasoir, lesquels, pour faire de la publicité à leur produit, allaient improvisant un vrai et réel spectacle, échangeant des répliques inventées sur le champ avec force rimes et chansons. Tant et si bien que, peu à peu, autour des deux personnages commencèrent à se rassembler les gens ; et bien vite, il se forma un cercle bien garni. Chacun, pris par le spectacle, riait, gesticulait ; certains suggéraient des rimes.
Je me souviens que toute l’atmosphère de ce jour de marché, avec les vendeurs de lames de rasoir, les gens qui les entouraient, les couleurs, les rumeurs, les odeurs, devenait une seule chose avec la structure de la place et exaltait la beauté des édifices en faisant comprendre pleinement leur importance. Dans ces circonstances les formes et les couleurs des monuments, et par-dessus tout, les zébrures du Baptistère acquéraient un caractère particulier, comme répandant cette félicité tout autour.
Lumières de la ville
Quand j’étais à peine plus qu’un garçonnet, le Baptistère de Pistoia était le point de rendez-vous des pauvres, des anciens, des gens qui n’avaient rien. Le samedi, quand sur la place se tenait le marché, c’est justement cet étrange rassemblement de personnes qui contribuait à créer une relation entre le Baptistère, cette superbe construction, close sur elle-même, et la foule animée de la place du marché. Deux réalités par ailleurs sans communication possible, l’espace sacré et le monde des marchands, avaient des points de repère en la personne de ces pauvres. Parmi eux, les plus actifs trouvaient à accomplir une tâche occasionnelle. Puis une délibération communale vint à interdire à ces pauvres le séjour sur ces emmarchements ; une délibération certainement due à de très civiles motivations de décor et de respect pour ces personnes abandonnées à la charité publique, et toutefois je ne réussis pas à saisir ce que nous y gagnâmes. Les pauvres ont été enfermés dans quelque hospice et le Baptistère, les jours de marché, semblait un lieu assiégé par une réalité qui ne lui appartenait pas.
Le marché naturellement suivait ses propres lois, sans autre référence que celle de la mesure vénale de l’avoir, et du don. Autrement dit, cessait ainsi un rapport d’assistance indirecte par lequel les deux espaces s’exaltaient l’un l’autre. Et ceci est, selon moi, une dimension qui définit la qualité urbaine, à savoir la capacité qu’ont les citoyens d’utiliser d’une façon apparemment impropre les espaces qui ne leur sont pas directement destinés, cet usage étant le seul à même de faire mettre en relation entre eux des espaces et des situations créés pour d’autres buts.

Le Baptistère, face au Duomo de Pistoia
Un dialogue d’espaces et de formes qui constitue une communion qui a une douceur et une familiarité qui naît juste entre deux personnes très différentes, se connaissant par chaque fibre, par chaque habitude. L’église transmet l’intimité d’une maison. Sa façade même exprime une vie interne, une intériorité soumise à l’imposante mais compréhensive personnalité du Baptistère. Ce sont deux figures qui s’aiment. L’espace qui les relie évoque l’aire, c’est-à-dire un espace interne, une pièce à ciel ouvert qui se greffe sur la grande place citadine.
Il est bon que le visiteur s’attarde à l’embouchure de la place et regarde longuement les deux édifices qui se font face en un dialogue qui dure depuis des siècles, comme s’ils avaient encore quelque chose à se dire, et qu’ils veuillent le communiquer justement à lui, ignare passant.

L’église de la Madone
Quand un ciseau commence à dégrossir une grande pierre, elle lui confère une forme qui se renouvelle à chaque coup de ciseau. C’est une forme qui initialement conserve les signes caractéristiques de la matière elle-même, c’est-à-dire, qui est encore nature. Elle subit successivement la volonté du ciseau qui peut en extraire soit un objet utile à la vie quotidienne, soit un élément décoratif.
Dans le premier cas, l’évolution de la forme avance en précisant un rapport entre la matière, l’homme et son travail de la journée ; dans le second cas, elle met en évidence un dessin qui s’éloigne de l’état de la matière, parfois en la trahissant, et parfois crée un fragment de beauté qui dénote la civilisation et la culture de qui lui a donné forme. Mais il arrive souvent que le travail reste, pour une raison quelconque, suspendu, inachevé, et que pour cette raison justement il suscite une attraction particulière, car l’imagination est sollicitée à imaginer une solution possible et dons à l’intégrer l’œuvre du constructeur. Le spectateur, le visiteur, deviennent donc eux-mêmes en quelque sorte constructeurs. Ceci advient pour maintes œuvres du passé qui sont restées inachevées par manque de temps, ou de moyens suffisants, l’homme les ayant consommés.
Un des exemples d’œuvre incomplète est la façade de l’église de la Madone à Pistoia.